Éric a 36 ans. Directeur commercial dans une PME industrielle, père de deux enfants, en couple depuis sept ans. Sur le papier, rien ne cloche.

Mais quelque chose le préoccupe depuis un moment. À chaque fois qu’il commence à se sentir proche de quelqu’un — la personne qui partage sa vie, un ami, un collaborateur qu’il estime — quelque chose en lui se rétracte. Ce mouvement s’imposait comme un réflexe, pas comme une décision. Il prenait de la distance, se rendait moins disponible, mettait de l’air là où il n’en avait pas besoin.

Il a reconnu ce mouvement chez son père. Puis, en y réfléchissant, chez son grand-père, dont il n’avait entendu que des silences, des absences, des formes de retrait que la famille appelait pudiquement « l’indépendance ».

C’est ça, un schéma répétitif transgénérationnel : quelque chose qui se transmet de génération en génération, sans qu’on en décide, et souvent sans qu’on en ait conscience. Quand ces schémas recouvrent suffisamment le rapport à soi, ils peuvent mener jusqu’à ne plus savoir qui on est : la frontière entre ce qu’on a reçu et ce qu’on est devient difficile à tracer.

Qu’est-ce qu’un schéma répétitif transgénérationnel ?

Un schéma répétitif transgénérationnel est une façon d’être, de réagir ou de fonctionner dans les relations, transmise d’une génération à l’autre sans passer nécessairement par des mots explicites.

Ces schémas ont souvent eu une fonction : une façon de survivre, de tenir, de s’adapter dans un contexte donné. Une famille marquée par une guerre, par une perte, par la précarité ou par un silence qui n’a jamais pu être mis en mots. La façon de faire face à cette réalité-là a continué, de corps en corps, parce que personne n’avait les outils pour faire autrement.

Ces schémas se manifestent le plus souvent dans les relations : la façon de vivre la proximité ou la distance, d’affronter le conflit, d’exprimer ou de contenir ses émotions, de faire confiance. Ils peuvent aussi se glisser dans des comportements répétitifs : choisir toujours le même type de partenaire, entrer dans des dynamiques identiques d’engagement intense suivi d’un retrait, osciller entre toute-puissance et effacement.

Ce qui les rend difficiles à repérer, c’est qu’ils sont intégrés si tôt qu’ils ressemblent à de la nature. Je suis comme ça. Mais « comme ça », quelqu’un vous l’a peut-être appris, sans jamais l’enseigner, juste en le vivant devant vous.

Comment un schéma transgénérationnel se transmet-il sans mots ?

Un enfant n’apprend pas seulement par les mots de ses parents. Il apprend par leur façon de le regarder, de se taire, de se crisper. Par la tension dans les épaules d’une mère qui ne demande jamais d’aide. Par le visage fermé d’un père qui rentre le soir. Par ce qu’on fait, dans cette famille, quand quelqu’un pleure, quand quelqu’un a peur, quand quelqu’un a besoin.

En Gestalt-thérapie, ce processus porte un nom : l’introjection. Le terme, introduit par Fritz Perls dans les fondements de l’approche, désigne le fait d’incorporer, d’avaler sans mâcher, des façons d’être, des croyances, des comportements venus de l’environnement, sans les avoir choisis ni assimilés. L’enfant introjecte ce qu’il observe : la façon dont on gère la tristesse dans cette famille, ce qu’on fait quand quelqu’un a besoin, comment on se comporte face au conflit.

Ces apprentissages ne passent pas par la pensée. Ils s’inscrivent dans le corps, dans les réflexes, avant que les mots soient là pour les nommer.

Plus tard, quand une situation analogue se présente — quand il faut demander de l’aide, quand une émotion monte, quand quelqu’un s’approche trop près — le corps répond avant que la tête ait eu le temps de réfléchir. Ce qui a été introjecté est là, silencieux, actif. Il reproduit ce qu’il connaît.

C’est pour cette raison que la conscience corporelle occupe une place centrale dans le travail gestaltiste : les schémas transgénérationnels se logent dans le corps avant de se loger dans les mots.

schéma répétitif transgénérationnel : cercles concentriques évoquant la transmission entre générations

Pourquoi répète-t-on ces schémas même quand on les a identifiés ?

C’est la question qu’Éric s’est posée. Il savait. Il avait mis des mots dessus. Il en avait parlé à la personne qui partage sa vie, qui avait compris, qui était patiente. Et pourtant, le réflexe de retrait revenait intact, presque mécanique.

Voir un schéma ne suffit pas à le dénouer. Il ne s’agit pas d’un manque de volonté.

En Gestalt-thérapie, on parle d’ajustement conservateur : une réponse qui a été créative et adaptée à un moment donné, et qui continue de s’appliquer, même quand le contexte a changé. La réponse n’est plus choisie : elle est devenue un réflexe. Pour comprendre comment ce processus s’articule plus largement, l’article comment fonctionne la Gestalt-thérapie développe ce mécanisme en détail.

La compréhension intellectuelle peut nommer l’ajustement. Le dénouer demande quelque chose de différent : une expérience, dans la relation, qui rende une autre réponse possible. Un moment où le schéma se présente, où l’envie de se retirer est là, réelle, physique, et où quelque chose d’autre devient envisageable.

C’est ce que la thérapie peut permettre.

La Gestalt travaille-t-elle le transgénérationnel ?

À proprement parler, le transgénérationnel n’est pas un objet de travail direct en Gestalt-thérapie. La Gestalt ne reconstitue pas d’arbre familial, ne cherche pas à remonter à l’origine exacte d’un schéma, ne travaille pas sur « ce que vos parents ont vécu ».

Elle travaille sur ce qui est là, maintenant. Et c’est précisément là que quelque chose d’essentiel se joue.

En explorant l’ici et maintenant de la séance, en repérant ce qui s’active dans le corps, ce qui se contracte dans la relation, ce qui se répète malgré soi, on entre en contact avec ce qui a été introjecté, c’est-à-dire avec ce qui a été transmis sans qu’on le choisisse. Le travail ne porte pas sur l’histoire familiale comme archive à fouiller. Il porte sur la façon dont cette histoire continue de parler dans le présent, dans les réflexes, dans les façons d’être en contact avec l’autre.

Pour aller plus loin sur ce que recouvre l’approche gestaltiste, l’École Humaniste de Gestalt propose une présentation approfondie de ses principes fondamentaux.

Comment la Gestalt aide à dénouer ces schémas concrètement

En séance, plusieurs dimensions sont explorées en parallèle.

La conscience du corps. Les schémas introjectés se repèrent d’abord là : une tension dans la mâchoire quand il faut demander quelque chose, une légère rétraction dans la poitrine quand quelqu’un exprime de l’affection, un souffle retenu avant de prendre la parole. Ces signaux ne sont pas des défauts. Ce sont des traces. Les reconnaître, c’est commencer à disposer d’une information que vous n’aviez pas.

Le travail sur le contact. En Gestalt, le contact désigne la qualité de la rencontre entre soi et ce qui n’est pas soi. Si le schéma hérité est celui du retrait, de la méfiance ou de la toute-puissance, il va se manifester dans la relation en séance. C’est là qu’il peut commencer à se dénouer : dans l’expérience d’une relation où une autre façon d’être devient possible, pas seulement en théorie. Pour une vue d’ensemble de ces fondements, l’article sur les 4 principes de la Gestalt-thérapie les développe en détail.

La responsabilité sans culpabilité. Identifier qu’un schéma vient de loin ouvre la possibilité de faire autrement. On comprend d’où ça vient, on cesse de s’y confondre, et on peut commencer à choisir.

Ce qu’Éric a découvert

Quand Éric a commencé à travailler sur son réflexe de retrait, il n’en connaissait pas encore l’origine. Ce qu’il a d’abord repéré, c’est une sensation physique : une légère constriction dans la gorge, juste avant de prendre de la distance. Un signal corporel qu’il avait traversé des milliers de fois sans jamais l’avoir vu.

En le repérant, il a commencé à disposer d’une fraction de seconde supplémentaire avant de réagir. C’est dans cet espace qu’une autre possibilité a pu s’ouvrir.

Il a compris que son besoin de distance n’était pas une vérité sur lui. C’était un apprentissage ancien, une réponse à un environnement qu’il n’avait pas choisi. Et il pouvait, maintenant, choisir quelque chose de différent. Cette confusion entre un schéma hérité et une vérité sur soi croise souvent la question du manque d’estime de soi : quand on se confond avec ses schémas, le sentiment de légitimité à exister tel qu’on est devient difficile à habiter.

Il est resté lui-même. Il n’est pas devenu quelqu’un de débordant ou qui ne ressent plus le besoin de solitude. Mais il a appris à distinguer le retrait défensif, celui qui vient du schéma introjecté, du retrait choisi, celui qui fait partie de qui il est.

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