Julien a 33 ans. Chef de projet dans un cabinet de conseil, il coche beaucoup de cases. Son poste est solide, sa relation stable, ses amis présents. Dans le travail, il est fiable, compétent, rarement en retard sur ses dossiers.

Et pourtant, quelque chose coince. Julien vit avec un manque d’estime de soi qu’il ne nommerait pas forcément ainsi.

En réunion, il retient ses idées : quelque chose en lui hésite à les formuler à voix haute, parce qu’il n’est jamais tout à fait sûr d’avoir le droit de les dire. Quand quelqu’un le complimente, il dévie, il minimise, il sourit poliment sans vraiment recevoir.

Il rentre chez lui le soir avec une fatigue particulière. Cette fatigue n’est pas physique : c’est celle de quelqu’un qui a passé la journée à surveiller, à s’ajuster, à prendre le moins de place possible.

Julien ne se dirait pas « dépressif » : il ne s’effondre pas, fonctionne très bien. Mais il ne se sent pas libre.

À quoi ressemble vraiment le manque d’estime de soi ?

Le manque d’estime de soi, on se l’imagine souvent chez quelqu’un qui s’effondre, qui ne sort plus de chez lui, qui dit ouvertement « je ne vaux rien ». En réalité, il se présente le plus souvent de façon bien plus discrète, et c’est justement ce qui le rend si difficile à identifier.

Ce pourrait être une fatigue permanente à devoir prouver quelque chose. On peut aussi avoir du mal à recevoir : une attention, une marque d’affection, sans la dévier aussitôt.

Il y a souvent, en outre, cette tendance à s’excuser d’occuper de l’espace, à anticiper le rejet avant même qu’il se profile. Et ce sentiment vague, tenace, s’installe : celui de ne pas être tout à fait à sa place, même quand tout semble aller bien de l’extérieur.

Si cela vous parle, une comparaison intérieure constante s’impose peut-être aussi, rarement à son avantage.

Ce fonctionnement peut passer pour de la modestie, voire sembler raisonnable. Il a pourtant un coût : celui de ne jamais vraiment se poser, de ne jamais se sentir tout à fait légitime dans ses propres désirs, ses propres choix, sa propre vie.

Qu’est-ce qui se cache peut-être derrière : la honte de fond ?

Il y a un mot pour ce que vit Julien, même s’il ne l’utiliserait probablement pas pour se décrire. Dans l’approche gestaltiste, on parle de honte de fond : une honte qui ne porte pas sur ce qu’on a fait, mais sur ce qu’on est.

Elle ne crie pas, elle murmure. On la reconnaît dans le corps : dans la façon de baisser les yeux, de rentrer les épaules, de retenir sa respiration avant de prendre la parole. De là, elle colore les relations : on anticipe le rejet, on se rend indispensable pour être toléré, on se conforme pour ne pas être « démasqué ».

D’où vient-elle, au juste ? Elle se construit souvent très tôt, dans des environnements où l’enfant a peut-être appris que certaines parties de lui n’étaient pas les bienvenues.

Peut-être avait-il reçu ces messages : trop sensible, trop intense, pas assez fort, pas assez comme ci, trop comme ça. Ces messages ont pu être formulés ouvertement, ou demeurer dans l’implicite : ils s’intègrent en profondeur, comme une vérité sur soi. Cette transmission silencieuse est au cœur de ce qu’on appelle les schémas répétitifs transgénérationnels : des façons d’être héritées qui continuent de s’imposer bien au-delà de leur contexte d’origine.

Pourtant, ils restent là, bien après que les situations qui les ont produits aient disparu. C’est peut-être l’un des aspects les plus épuisants de ce fonctionnement : on continue de porter un poids dont on a oublié l’origine.

Illustration : le manque d'estime de soi abordé en Gestalt-thérapie

Comment la Gestalt-thérapie travaille-t-elle sur l’estime de soi ?

Il existe de nombreuses approches pour travailler l’estime de soi. Certaines proposent de remplacer les pensées négatives par des pensées plus justes. D’autres cherchent à identifier les schémas qui se répètent pour les comprendre et les assouplir.

La Gestalt-thérapie part d’un postulat différent : ce qui se joue dans le manque d’estime de soi ne se passe pas seulement dans la tête. Cela se passe dans le corps, dans le souffle, dans la façon dont on habite l’espace, et notamment dans la relation. Les 4 principes de la Gestalt-thérapie structurent ce travail dans sa globalité.

L’approche gestaltiste s’intéresse à ce qui se passe dans l’ici et maintenant de la séance. Elle observe ce que vous racontez, mais aussi comment vous le racontez : ce que votre corps fait pendant que vous parlez, ce qui s’anime, se contracte, se referme.

L’objectif est de retrouver contact avec vous-même, à partir de ce que vous ressentez. L’École Humaniste de Gestalt propose, sur ce sujet, une lecture approfondie de ce que recouvre l’estime de soi vue par la Gestalt.

Pour comprendre les mécanismes fondamentaux de cette approche, l’article comment fonctionne la Gestalt-thérapie présente les principes qui structurent ce type de travail.

Qu’est-ce que le travail gestaltiste peut changer concrètement ?

En séance, plusieurs dimensions sont explorées en parallèle.

La conscience du corps. La honte de fond a peut-être une adresse physique : la gorge qui se serre avant de prendre la parole, le ventre qui se noue quand on reçoit un compliment, le dos qui se courbe légèrement comme pour prendre moins de place. Apprendre à reconnaître ces signaux, c’est commencer à se réapproprier son propre vécu, plutôt que de le traverser en pilote automatique.

Le travail sur le contact. En Gestalt, le « contact » désigne la façon dont on entre en relation, avec l’autre et avec soi-même. Ceux qui vivent avec un manque d’estime de soi ont souvent développé des modes de contact qui les protègent, mais qui les isolent aussi : on anticipe, on dévie, on se conforme. La séance peut ainsi devenir un espace pour expérimenter autre chose : poser une limite, exprimer un besoin, recevoir sans immédiatement renvoyer.

La question de la légitimité. C’est peut-être le fil central. Se sentir légitime à exister, à prendre de la place, à avoir des désirs, ne s’acquiert pas seulement par la compréhension intellectuelle. Cela se reconstruit, il me semble, dans l’expérience, dans le mouvement, dans la relation. C’est ce que la Gestalt-thérapie peut offrir : un espace où cette reconstruction dépasse la prise de conscience et devient quelque chose de vécu.

Ce que Julien a découvert

Quand Julien a commencé à travailler sur cette question, il s’est rendu compte que la petite voix qui le disqualifiait en permanence n’était peut-être pas sa voix. C’était une voix intériorisée, ancienne, qui avait eu une fonction, et qui avait continué à tourner bien après qu’elle ne lui serve plus à rien.

Il a appris à la reconnaître, à ne plus la confondre avec la réalité.

Il n’est pas devenu quelqu’un d’autre. Quelque chose en lui s’est repositionné : il se sent moins parasité, plus capable de sentir ce qu’il veut et de le dire. La capacité de recevoir s’est aussi rouverte, progressivement.

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